J’ai commencé à faire des tiktok sans trop y penser à 16 ans. Le monde entier était confiné et les choses qu’on aurait jamais fait autrement paraissaient moins embarrassantes. L’été de mes 17 ans, plus de 40 000 personnes ont suivi mon compte et mes vidéos amassaient plusieurs centaines de milliers de vues. Je le concède volontiers, ce n’est ni extraordinaire, ni particulièrement marquant. Certains faisaient, au même âge, dix, vingt voire trente fois plus. Je n’ai jamais atteint le pallier des 100 000 abonnés (ce qui m’a, pendant un temps, je l’avoue, obsédé), et je n’ai pas non plus eu une carrière fulgurante dans la création de contenu par la suite. Et pourtant, à sa manière, l’été 2020 a sincèrement changé ma vie. L’une des choses les plus définitionnelles de ma vie est arrivée un mardi 18 août, vers onze heures du matin, de manière totalement insignifiante. Rien n’a jamais eu une tournure spectaculaire.
J’ai saisi ma vague, je l’ai empoignée, je l’ai vécue, de loin, d’aussi loin qu’on peut vivre quelque chose qui n’arrive pas vraiment, qui monte, qui chauffe, qui n’explose pas, qui se pressent sans jamais ne se sentir, sur un écran, avec des chiffres qui ne veulent déjà pas dire grand chose et qui ne sont pas assez détonnants pour en pleurer de joie. Mon père m’a dit à l’époque « c’est bien, tu es pré-sélectionnée ». C’est vrai, on ne peut pas du tout dire que j’étais soudainement devenue célèbre ou que mon destin était tout tracé, et pourtant, quelques jours plus tard, deux filles de mon âge m’ont reconnue dans une librairie. À 17 ans, des inconnus se sont mis à remettre ma tête et mon nom. Auprès de ceux que je connaissais, notamment au lycée, j’avais honte. J’étais gênée qu’on sache que c’était quelque chose que je désirais, d’être vue, entendue et appréciée. En parallèle, les réseaux sociaux sont devenus la source d’une validation que je me serais injectée dans les veines si j’avais pu. Et pourtant, j’étais aussi profondément atteinte par les commentaires parfois violents à mon égard, petite meuf de 17 ans qui parlait de féminisme dans des vidéos d’une minute postée comme ça, sans réfléchir. Ils m’humiliaient. Je passais des heures à répondre, à essayer d’être tantôt nonchalante, tantôt pertinente, pour prouver que je n’étais pas stupide, j’avais envie de pleurer à chaque fois.
Au fil du temps après ça, j’ai développé une relation étrange au fait d’être perçue. En tant qu’ado, j’ai beaucoup partagé, beaucoup raconté, je me postais ivre, en larmes ou éperdument amoureuse, sans ne m’interroger sur le fait que même quand on ne fait « que » 2000 vues, on fait salle comble à l’Olympia. J’ai remplis des salles imaginaires avec toute l’innocence d’une meuf de 17 ans, confinée les trois quarts de l’année dans une chambre chez ses parents. Quand je l’ai compris, j’ai eu honte. J’ai parfois l’impression que ma vie a été rythmée par la honte. C’est peut-être ma personnalité, mon éducation catholique ou mon besoin chronique de ne pas déplaire, mais la honte me colle à la peau, et j’essaie parfois de me secouer comme un chien mouillé mais la honte ça ne s’oublie pas. J’avais honte que des inconnus en sachent tant de moi, qu’ils aient pu me voir apparaître sur leur téléphone, quand ils étaient seuls ou avec des amis. J’avais honte parce que, pendant toutes mes années d’études supérieures, je ne suis rentrée que dans des pièces où certains me connaissaient déjà. J’avais peur d’avoir été perçue sous une lumière que j’avais pourtant choisie et ajustée moi-même. Que les gens se souviennent de choses que je pensais oubliées. J’avais peur de décevoir, de devenir une anecdote.
Alors j’ai ralenti, j’ai arrêté. Parfois, une fois tous les trois mois, ça avait du sens à nouveau, et puis je me perdais à nouveau dans la terreur d’être perçue. Alors j’arrêtais, je reprenais, j’arrêtais encore, j’aimais la surprise que pouvait susciter un « comeback », l’attention qui revenait à moi comme un vif afflux sanguin, et puis plus du tout. J’ai beaucoup rationalisé, en essayant d’être ultra lucide, cool et nonchalante, en me disant que ce que je m’étais rendue compte que je faisais cela par besoin de validation, et que ça n’avait plus de sens à mes yeux. Et sans doute y-a-t-il de ça. Mais la création par les moyens qui sont les miens m’habite. Je cherche encore du sens à tout cela, mais depuis cinq ans maintenant, je croise les visages des gens qui croisent le mien et qui prennent le temps de m’en parler, et je me dis que cela vaut bien quelque chose.
Aujourd’hui j’essaie encore de réconcilier tout cela. Il m’est arrivé quelque chose à 17 ans, et ma vie a pris un léger détour. Rien n’a jamais eu une tournure spectaculaire, et pourtant. Vous me connaissez peut-être (sans doute si vous lisez cela), je l’ai écrit pour vous. Vous dont la présence me rassure et me gêne parfois. Ne retenez pas ma candeur contre moi, je veux vous la donner.
Avec toute ma reconnaissance, ma vulnérabilité et ma honte,
@ amocide


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