En Janvier, j’ai vu Bosco Grande, un documentaire situé à Palerme qui a d’ailleurs fait l’objet de mon premier article sur ce blog. À ma manière de biatch bobo matrixée complètement assumée, j’ai subséquemment choisi d’aller y passer six jours avec des amis. Deuxième fois de ma vie en Italie, après un passage foireux à Rome en 2014, voyage scolaire où j’ai cassé mon téléphone et lancé une panique morale sur Ebola, j’avais tout à refaire.
J’arrive à Palerme le 6 juillet, je ne sais pas parler italien, même quand j’essaie c’est plus souvent de l’espagnol LV2 qui sort de ma bouche, il fait 34°C, je goûte des arancini, le ragu et un canolo qui m’explose le bide. Je bois un cocktail basilique et poivre, des martini bianco à n’en plus finir, il y a de la pistache partout, ça me régale. Je fais une excursion en bateau, ça ressemble vraiment aux reportages sur le surtourisme pour être honnête. On visite tout ce qu’on peut en ayant
toujours l’air débile à dire « gracias » sans faire exprès. Les italiens sont tous gays à mes yeux.
J’achète des bijoux en toc. On fait la fête dans la rue, autour de nous, des mecs grisonnants
guettent pendant des heures pendant qu’on danse, on se dit que c’est des mafieux parce qu’on est dramatique mais aussi parce qu’ils vendent visiblement de la drogue. Je me rape le genoux contre le rocher d’une crique. J’ai les vêtements mouillés parce que je les ai remis au dessus de mon maillot de bain. On regarde les Anges 7 le soir à l’appart. On joue aux cartes sur les tables des restos et personne ne nous vire jamais, bien après la fin du repas. Personne n’apporte l’addition. Peut-être que c’est par politesse, mais je ne sais pas, on a le droit d’être là quoi.
Quand je m’en rends compte, ça va avec le fait que j’ai l’impression que tout se passe dans la rue, c’est là qu’on pose sa chaise pendant des heures pour voir les gens passer. C’est un peu dingue à mes yeux si je sors du roleplay pétasse pour parler sérieusement deux minutes.
En fait, ce qui me surprend encore plus que cet investissement des trottoirs, des rues, l’ouverture des appartements direct sur les gros pavés lisses, c’est le fait même que je sois surprise. Pourquoi est-ce qu’on stationne pas comme ça nous? Pourquoi on pose pas nos culs sur des chaises au beau milieu du trottoir pour prendre le soleil pendant des heures en ville? (Je suis consciente qu’en habitant à Paris intra-muros, mon rapport à la question est évidemment biaisé, mais passons, je pense que ça reste valide) J’ai intégré le fait que l’espace public est un lieu de passage, de plus en plus rigidement encadré (ne parlons même pas de la clope dans les parcs, parce que même si je me sens pas concernée parce que je suis passée à la vape, on est pas chez les Scandinaves quoi faut se calmer). La route a son code, le trottoir le sien, à Palerme y’a visiblement ni l’un ni l’autre, et je dis pas que c’est mieux, je dis qu’il faut peut-être qu’on se calme sur les espaces qu’on partage, parce qu’on va pas exploser sur place si on accepte de s’y côtoyer. On va de lieu privé en lieu privé, on cherche désespérément des « tiers-lieux » (=lieux qui seraient une alternative au diptyque capitaliste travail/maison), on fabrique des espaces factices qui ne sont encore que des espaces fermés, alors qu’on marche dans la rue tous les jours. Si on arrêtait de négliger le passage, on deviendrait peut-être pas tous aussi à l’aise que Socrate le cinglé, fameux inventeur du micro-trottoir à Châtelet, mais on trouverait peut-être un peu de communauté malgré tout. Reconnaître les gens. Discuter. S’arrêter. Mettre sa grosse enceinte sur le trottoir, je m’en fous si ça vous fait chier, ça fait pas de mal. Je pense que beaucoup de gens savent plus faire la différence entre entendre un truc et être gêné par un truc. Tout ça va en plus de ça évidemment avec une politique et une architecture de la ville classiste, raciste et hostile aux sans-abris, mais cela va sans dire.
Je pense à l’appartement au rez-de-chaussée d’un mec qui habite pas loin de chez moi, son
appart donne direct sur la rue, comme si c’était une boutique qu’on avait transformé en logement. Dès qu’il sort de chez lui, il ouvre la porte le plus étroitement possible, il s’y glisse comme une espèce de ninja coincé le plus vite possible pour pas qu’on voie dans son appart. Bon, en un sens, il a pas tort, je regarde toujours par gourmandise, mais je crois que c’est pas la fin du monde si je vois à quoi ressemble l’intérieur de son appartement. À moins d’être Jeffrey Dahmer, s’il ouvrait sa porte et qu’il posait son fiak à l’entrée, il serait grave le roi du quartier. Preuve en est, à Palerme, le rez-de-chaussée de l’immeuble où on avait loué notre appartement était occupé par un mec autour des 70 ans, dans une configuration similaire au ninja parisien, sauf que le vieux, il a les rideaux grands ouverts, on le voit prendre son petit déjeuner en passant, il se pose dehors, et crois moi que ce mec c’est le king du pétrole à 500m aux alentours.
Bref je crois que je veux pas trop bander éternellement sur tout ça, le fétichisme serait mal venu, mais petite pensée de retour de voyage, il fallait que je donne du sens à ce pur tourisme et c’est chose faite je me sens vachement soulagée. Je vous embrasse mes ciao bella.


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